Cela faisait dix ans. Dix ans que le club le plus titré sur la scène européenne avec le Leinster (quatre trophées en 1996, 2003, 2005, 2010) n’avait plus disputé un quart de finale à domicile. Le dernier, avec un succès 42-16 face au Stade Français, avait propulsé les Toulousains vers leur quatrième sacre. Mais chez eux, en ces circonstances, « à domicile » peut être traduit par « Stadium ». Le lieu des grands événements, souvent lié à de grands souvenirs, où se perpétue une sorte de tradition qui électrise joueurs et supporters.

« C’est sûr que jouer au Stadium, c’est totalement différent que jouer à Ernest-Wallon, avoue l’arrière Thomas Ramos. On y va très rarement. Et quand on y va, on sait que quand on y va c’est pour des gros matchs, sans manquer de respect à toutes les équipes qu’on reçoit au Wallon ».

Avant d’enchaîner, presque fataliste: « Ce quart de finale, on l’attendait depuis un moment. Il s’est passé ce qu’il s’est passé. Aujourd’hui, on peut le jouer. Alors on aurait tous aimé le jouer au Stadium, mais ce n’est pas possible ». Sans pour autant imaginer les Toulousains inexorablement plombés par une telle nouvelle – il y aura bien une équipe qu’on imagine compétitive alignée dimanche face à l’Ulster – on ne peut s’empêcher de penser qu’il est plus que dommageable de se passer de la force que cette enceinte semble filer en intraveineuse aux Rouge et Noir.

« C’est très bizarre de jouer dans un stade aseptisé »

« On a tous envie de jouer dans des stades pleins avec beaucoup de ferveur, avec beaucoup de bruit, mais il faut arriver très vite à faire abstraction du contexte, tempère l’entraîneur des lignes arrières Clément Poitrenaud. Est-ce que le public influence l’arbitrage ou met plus de pression sur l’adversaire? Franchement, à ce niveau de compétition je ne pense pas ».

Avant de prendre les devants et de prévenir ses ouailles: « J’espère que les joueurs seront électriques, quel que soit le nombre de personnes dans les tribunes. Parce que ce serait quand même dommage de passer à côté, en tous cas en terme d’engagement, parce que le stade n’est pas plein ». Ce qui peut surtout paraître dommage, c’est de se battre comme des fous dans le bourbier de l’hiver celte ou anglais afin de remporter ses six matchs de poule, chiffre plutôt rare dans cette compétition très relevée, et de se retrouver privé d’un réel avantage en terme de ferveur à cause d’une satanée pandémie.

Le manager, Ugo Mola, abonde: « On a vu la semaine dernière, c’est très bizarre de jouer dans un stade aseptisé malgré la volonté de nos 5.000 supporters. Jouer un match de phases finales dans ce contexte, ce n’est jamais agréable. Le principe de notre sport et de ces phases finales, c’est de regrouper, d’attirer, de fédérer et de générer des émotions qui peuvent te porter. On aurait préféré avoir un stade plein car dans les moments clés, c’est évident que ça pèse et c’est évident que c’est une valeur ajoutée ». Il faudra finalement s’y faire et s’habituer sur le terrain à cette « Corona » saison, sponsor inattendu et indésirable qui vide les stades.

« 80% de nos recettes se situent donc autour du match »

Mais il n’y a pas que le sportif qui est impacté. En parlant de sponsor, le rendez-vous manqué de dimanche, Didier Lacroix n’est pas prêt à s’y faire. Et n’a surtout pas envie de s’habituer aux pertes économiques. « Sur ce quart de finale de Coupe d’Europe, en terme de chiffre d’affaire, c’est de l’ordre de 1,1 million d’euro », lâche le président du club. Soit environ 600.000 euros de bénéfices dans les caisses. Et une vraie inquiétude de perdre les plus fidèles. « Ce qui est pour moi une valeur inestimable, ajoute-t-il, c’est la frustration qu’on risque d’engendrer chez les gens. On va essayer d’être le meilleur possible en terme de communication et d’attention pour qu’ils ne tournent pas le dos à terme, car malheureusement des décisions sont prises sur les contraintes qui nous sont imposées ».

Les semaines passent, mais l’inquiétude reste. Insidieusement mais logiquement, les finances des clubs de rugby s’effritent. Quand la jauge descend à 1.000 spectateurs à Bordeaux, un quasi huis-clos, celle des 5.000 à Toulouse ressemble à un maigre filet d’eau. « Nos amis du foot ont des montants de droits télés qui leur permettent de regarder les choses différemment, explique Lacroix. Au rugby, ils représentent juste 10% de l’économie. Le reste c’est notre public, nos partenaires. Et 80% de nos recettes se situent donc autour du match. La jauge partielle nous amène seulement un tiers de ces bénéfices ».

« C’est impossible! »

Le contraste entre un quart de finale dans un Stadium plein comme un œuf et un stade Ernest-Wallon au trois quart vide aide rapidement à évaluer la situation. Et à comprendre son urgence dans la bouche de son président: « Un club comme le nôtre ne peut pas fonctionner en jauge partielle, c’est impossible. C’est impossible! On est en danger de vie… Sans aide, on n’attendra pas trois mois ».

Dans ce contexte, et sans même évoquer le recrutement (forcément impacté) pour la saison prochaine, les Toulousains doivent se chauffer les maxillaires et se masquer de leur plus beau sourire. Car il y a un quart de finale de Champions Cup à gagner. « Il faut s’adapter aux conditions, conclue Mola. On a une possibilité d’atteindre le dernier carré d’une compétition majeure. Au-delà de nos métiers respectifs, l’ambiance générale est tellement morose autour de nous… Alors franchement, quand tu as la chance de pouvoir prendre un peu de plaisir et d’en donner un peu et bien c’est le moment ».

https://rmcsport.bfmtv.com/rugby/champions-cup-le-stade-toulousain-face-a-la-double-peine-covid-1978468.html

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