Deux anecdotes pour une distorsion de la réalité. Avant de prendre la plume pour ce papier sur Anissa Meksen, la championne des super-coqs du Glory – principale organisation internationale de combats de kickboxing – qui remet sa ceinture en jeu contre la Suédoise Sofia Olofsson ce samedi au au Zénith de Paris-La Villette à l’occasion du Glory 66, on s’est baladé dans la rédaction avec deux questions.

Quelle est la sportive française en activité qui présente le plus beau palmarès ? Et celle qui domine le plus sa discipline ? On a entendu beaucoup de noms, de la reine du ski de bosses Perrine Laffont à la judoka Clarisse Agbegnenou en passant par la handballeuse Allison Pineau ou les footballeuses lyonnaises Wendie Renard et Eugénie Le Sommer, sans oublier (entre autres) les athlètes handisport Marie-Amélie Le Fur ou Marie Bochet. Mais aucune mention d’Anissa Meksen. 

Dix-sept fois championne du monde !

Et il y a trois mois, un sondage Kantar TNS commandé par TF1 sur les « sportives préférées des Français » a placé la patineuse Gabriella Papadakis, Perrine Laffont et la tenniswoman Caroline Garcia sur le podium. Sans le moindre trace d’Anissa Meksen dans les quinze premières. La conséquence du relatif anonymat de son sport. Mais que ceux qui ne la connaissent pas prennent le temps de le faire : le phénomène du pieds-poings le mérite. Plus que ça, même. La sportive française la plus dominante dans sa discipline ? Elle se nomme bien Anissa Meksen.

A 31 ans, la Nancéienne passée par Toulouse pour son double projet sport-études avant de monter en région parisienne présente un palmarès à faire pâlir de jalousie la concurrence. Anissa, c’est dix-sept titres de championne du monde et une pelletée de couronnes européennes et nationales dans différentes disciplines du pieds-poings, savate (boxe française), muay-thaï, kickboxing, dont deux sacres (et deux défenses de ceinture) chez les super-coqs au Glory, mais aussi en boxe anglaise.

« Si j’avais été thaïlandaise ou américaine, j’aurais sans doute eu plus de reconnaissance »

Le Glory annonce un bilan en carrière de 98-4, dont 31 KO. Elle est sans doute la meilleure kickboxeuse au monde à l’heure actuelle. Peut-être même l’une des meilleures de l’histoire. Mais tout sauf prophète en son pays. « Ce n’est pas qu’en France, c’est quasiment partout dans le monde : le sport de combat numéro 1, celui qui apporte la reconnaissance, c’est le MMA, pas le pieds-poings, tranche-t-elle de sa voix calme et posée, antithèse de sa furie entre les cordes, après nous avoir accueilli dans le gymnase municipal qui lui sert de salle d’entraînement à Nanterre, les tours de La Défense en toile de fond. Nous restons des sports méconnus. Au début, on la cherchait, cette reconnaissance. Mais on a vu que ça ne venait pas quoi qu’on fasse. Donc on abdique, entre guillemets, et on fait notre chemin. Si j’avais été thaïlandaise ou américaine, j’aurais sans doute eu plus de reconnaissance. »

Anissa Meksen (de face) dans ses œuvres au GLORY DR/GLORY – Anissa Meksen (de face) dans ses œuvres au GLORY

« Quand on voit des champions ou championnes qui rentrent avec la ceinture et qui sont accueillis par les autorités en Thaïlande… Nous, quand on rentre chez nous, on est accueillis par nous-mêmes », sourit Benoît Mateu, son coach, manager et compagnon. Qui n’aime pas voir le traitement réservé à sa championne dans le pays qui a toujours préféré Raymond Poulidor à Jacques Anquetil : « Quand Anissa a défendu sa ceinture au Glory contre sa compatriote Amel Dehby, c’était un combat attendu par tous les fans, face à une fille qui n’avait qu’une défaite dans sa carrière.

Un gros combat franco-français qui devait faire du buzz derrière. Mais même la presse spécialisée de la boxe pieds-poings n’a pas fait d’article. C’est comme si la réussite d’Anissa dérangeait. Comme si elle était trop forte. Ces médias-là annonçaient ce combat comme le plus attendu de l’histoire de la boxe pieds-poings féminine, Anissa gagne à l’unanimité en faisant un combat de dingue et derrière il n’y a pas un article dessus. C’est très bizarre. » Et l’intéressée de conclure : « Mon but n’est pas d’être connue mais de marquer mon histoire et celle de mon sport ». 

Travail, travail, travail et travail…

Quelques mots pour une esquisse de définition parfaite de la championne. Anissa Meksen n’est pas juste plus forte que les autres. Elle a construit sa domination à la sueur et aux efforts. Avec cette éthique de travail qui ne correspond qu’aux athlètes à part. Aux grands champions et grandes championnes.

« Anissa est une acharnée du travail, confirme son entraîneur. Contrairement à d’autres, il ne faut pas la pousser mais plutôt la retenir. Dans les phases où il faut relâcher, elle a tendance à vouloir reprendre l’entraînement tout de suite après les combats. Avant les combats, pareil, on essaie de relâcher et c’est difficile de lui faire entendre raison. C’est une chance de travailler avec elle car elle se donne à 8000% en permanence et elle est vraiment dédiée à la performance. » Son partenaire de vie en rajoute avec les yeux de l’amour ? Oh que non.

C-18, surnom qui en dit long

La championne ne cache pas ce côté obsessionnel propre à ceux qui cassent les barrières et dépassent les limites : « J’ai du mal à couper. D’abord parce que c’est un sport exigeant, et quand je m’arrête une semaine, j’ai l’impression de m’être arrêtée un mois. Et après un combat, je pense chaque fois à ce qui n’a pas été et je veux retourner à l’entraînement le plus vite possible pour y remédier. Du coup, par moments, j’oublie un peu cette phase de récupération importante dans notre discipline. On a deux séances par jour, pour un total de dix ou onze par semaine. Le but est de me mettre dans le rouge pour que je puisse répondre si cette situation se présente dans un combat. » 

Ses compagnons d’entraînement – qui sont aussi ses sparring-partners car elle a « besoin de sentir du répondant en face » avec des gens « qui (la) mettent dans le rouge tout en faisant attention à (elle) », même si elle va parfois aussi chercher des femmes (notamment à Barcelone) car « il est important qu’elle se rende compte de la puissance qu’elle dégage » (Benoît Mateu) – peuvent témoigner, difficile de stopper la mécanique de travail une fois lancée. « Je ne l’ai jamais vue fatiguée, c’est une vraie machine et ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle C-18 », témoignait Guillaume Pascal, champion du monde amateur WFK et champion d’Europe ISKA en K1 en 2016, à l’antenne de BeIN Sports.

Anissa Meksen et sa ceinture de championne des super-coqs du GLORY

C-18, ? Un cyborg féminin tiré du manga Dragon Ball Z qui combat avec le visage impassible. « C’est Richard Kpadonou, un combattant pro de notre équipe, qui quand on faisait du fractionné sac un jour m’a dit : ‘‘Mais t’es un cyborg, c’est pas possible !’’. Après, il m’a appelée C-18 et c’est resté. On en joue un peu, on a par exemple floqué C-18 sur mon short. Ça fait partie de moi maintenant. »

« On est une équipe de cinq-six professionnels et Anissa est clairement au-dessus du lot sur le travail, enchaîne Benoît Mateu. Elle se donne deux fois plus que tout le monde. Souvent, dans l’effort, elle pense être dans le rouge alors qu’elle ne l’est pas. Ça ne se voit pas, quoi. Elle est là, elle respire tranquillement et on ne voit pas qu’elle est crevée. » Les détails font la différence et Anissa Meksen ne néglige rien, jusque dans ses diplômes universitaires tournés vers le sport, un double Master 2 entraînement des athlètes de haut niveau et enseignement du sport et un Brevet d’Etat de second degré d’éducateur sportif en boxe. 

500 abdos le matin, 500 le soir

Le milieu du foot s’est longtemps gaussé de la rumeur qui voulait que le bourreau de travail Cristiano Ronaldo effectue 3000 abdos par jour. La superstar portugaise avait calmé les ardeurs en expliquant atteindre à peine 1000 par semaine… ce que s’inflige notre championne quotidiennement. « Oui, c’est réel, confirme-t-elle. J’en fais 500 le matin, 500 le soir. Mais ça me prend cinq minutes de mon temps à chaque fois, soit dix minutes par jour, c’est peu finalement. Ce n’est pas un besoin, c’est une habitude que j’ai prise. Ce n’est pas une corvée, je le fais avec plaisir. »

Et son coach d’appuyer: « C’est une rigueur. L’autre jour, quand tout le monde avait fini l’entraînement, Anissa était en train de faire ses abdos alors que les mecs étaient en train de rigoler entre eux. Et je leur ai dit : ‘‘Vous voyez, c’est la différence entre de très bons combattants et la championne du Glory’’. La championne du Glory finit la séance et fait ses 1000 abdos car elle est déterminée à les faire et qu’elle a cette rigueur de le faire tous les jours. Ce sont peut-être les 1000 abdos par jour qui font qu’elle envoie un peu plus vite sa jambe et que le combat va se terminer… »

« Ma vie est clairement dédiée à la performance »

Plus on étudie la kickboxeuse phénomène, plus les parallèles la renvoient à la table des géantes. Mikaela Shiffrin, la reine du ski alpin, avouait il y a quelques mois refuser de sortir boire une bière avec ses coéquipiers lors des stages de l’équipe américaine pour privilégier la récupération ou le travail physique. « Je me reconnais un peu là-dedans, oui, constate la championne des super-coqs du Glory. Ma vie est clairement dédiée à la performance. De toute façon, tout ce qui est sorties ou boîtes de nuit ne m’a jamais intéressé. Même mes week-ends, je les dédie au repos et à la récupération tout en restant en famille et en prenant du temps pour moi. Je vis ma discipline à fond. »

« Il faut être extrême dans ce qu’on fait, insiste son coach. Là, on prépare un championnat du monde. Trois mois avant, il faut oublier tout ce qui est néfaste pour le corps. On a trois-quatre mois pour préparer un championnat du monde et ils doivent se vivre à fond tournés vers cette échéance. On se lève pour le championnat du monde, on se couche pour le championnat du monde, on fait tout pour qu’elle atteigne son top niveau le jour J et que ça se passe bien. » Sans s’interdire des plages de décompression. « Parfois, quand on se lève, on n’a pas forcément envie d’aller au travail et ça m’arrive aussi, témoigne-t-elle. Du coup, je vais soit alléger soit carrément sauter l’entraînement. » Et son entraîneur de s’en amuser : « C’est très, très rare. Voire pas du tout. » On ne se refait pas…

Anissa Meksen (de face) lors de l'un de ses combats au GLORY DR/GLORY – Anissa Meksen (de face) lors de l’un de ses combats au GLORY

A ce point, on en vient à se poser une question. Mais d’où cette détermination qui sort du lot ? Elle se retrouve dès l’enfance. « J’ai commencé à l’âge de douze ans et mon objectif était clair dès le début : je voulais devenir championne du monde. J’ai gardé cet objectif en tête et j’ai travaillé de sorte à l’atteindre. » Avec cette volonté d’aller chercher ce qui se fait de mieux là où on peut le trouver pour progresser au plus vite. Elle veut se lancer dans le muay-thaï ? Stage en immersion au Max Sport Gym de Bangkok, en Thaïlande. Elle veut se lancer dans le MMA ? Stages aux Etats-Unis pour travailler le sol et la lutte, dans les murs de la célèbre Jackson Wink MMA Academy à Albuquerque (Nouveau-Mexique).

Tous les atouts de son côté, quoi, même si cela mène parfois nulle part comme avec le MMA pour l’instant. « On a tenté la percée dans le MMA mais le Glory nous a contactés en parallèle et on a signé avec eux, raconte Benoît Mateu. On est très content de notre collaboration avec le Glory, une super organisation qui met Anissa en avant. Pour le MMA, on a tenté, ça n’a pas marché et c’est très peu probable qu’on y aille. » Confirmation de la championne : « Je ne l’ai plus en tête, non. C’était un objectif, c’est vrai, il ne faut pas se mentir, et on a fait huit mois de préparation dont deux camps d’entraînement aux Etats-Unis pour y parvenir. Mais il n’y a rien eu de concret et le Glory a toqué à la porte de l’autre côté et on s’est dit qu’il fallait signer car c’était une grosse opportunité pour nous. »

L’idée du MMA mise à l’écart

Pas de combats face aux Valentina Shevchenko ou Joanna Jedrzejczyk, donc, deux des stars des catégories féminines de l’UFC venues comme elle du pieds-poings. « A un moment donné, j’y pensais forcément. Quand tu vois qu’elles percent dans le MMA et qu’on vient du même monde… Elles sont arrivées au moment où le MMA prenait de l’ampleur et elles ont saisi leur chance. Moi je suis arrivée un peu plus sur le tard. Ça ne s’est pas fait, voilà… C’est une question d’opportunités, de chance, de plein de choses, et c’est la vie. Je ne le vois pas du tout comme un regret. » 

Pas du genre à s’apitoyer sur son sort, Anissa Meksen a vite rebondi. D’autres opportunités, d’autres défis. Son carburant. « Je prends plus le temps de savourer la victoire, chose que je ne faisais pas avant, mais dès que je gagne un truc ou que le combat est fini, je suis tout de suite concentrée sur la suite et sur ce qui n’a pas été. J’ai le souci du détail car je suis perfectible, je sais que je peux être meilleure et j’ai envie de rebondir dessus, de travailler d’arrache-pied pour marquer l’histoire. »

« Si elle veut être championne du monde de boxe anglaise, elle le sera »

On peut citer, exemple dingue, ce doublé en quatorze jours fin 2017 : ceinture des super-coqs du Glory remportée à New York avant d’être sacrée championne de France des super-coqs en… boxe anglaise à Levallois-Perret. « Honnêtement, c’était une folie, reconnaît son coach. Un défi très dangereux. Si Anissa se faisait taper en boxe anglaise, ça nous aurait porté préjudice. Mais si elle gagnait, c’était violent. Et elle m’a dit : ‘‘Il est hors de question qu’on annule le combat, je suis prête et on va encore un peu plus marquer l’histoire’’. »

« C’est vraiment un défi que je m’étais lancée, confirme-t-elle. Après, quand j’étais dans le vestiaire, je me suis quand même dit : ‘‘Mais qu’est-ce que je fous là ? Je n’ai pas de préparation, la boxe anglaise n’est pas mon sport, je n’ai jamais fait de combat en huit rounds de deux minutes sauf en sparring…’’ (Sourire.) » Comme d’habitude, elle a relevé le défi. Le prochain ? « Défendre ma ceinture du Glory un maximum de fois. Pour le reste, on verra selon les opportunités. »

Anissa Meksen DR/Benoît Mateu – Anissa Meksen

Sans se fixer de limites tant elle sait les briser. « Si elle veut être championne du monde de boxe anglaise, elle sera championne du monde de boxe anglaise, avance Benoît Mateu. Et si l’UFC s’ouvrait à nous, je pense qu’elle deviendrait championne de l’UFC. Elle est intenable. Il n’y a pas de défi trop grand pour elle et rien ne nous fait peur tant que les conditions sont respectables. » Après son titre national en boxe anglaise pour son… deuxième combat dans la spécialité, elle avait tout de suite balancé au micro l’idée de s’attaquer à une ceinture européenne. Insatiable, on vous dit.

« Mais la boxe anglaise en France n’est pas géniale chez les femmes, freine son coach. Et quand on voit ce que nous propose le Glory en termes de visibilité et de médiatisation, on ne peut pas se permettre de se consacrer à autre chose en ce moment. On a d’ailleurs fait une proposition au Glory: Anissa combat habituellement à 52-53 kilos mais sa catégorie est à 55,3 kg, ce qui nous permet de manger des bons petits plats jusqu’au dernier moment à la maison. (Sourire.) Du coup, s’ils ouvraient une catégorie au-dessous, on pourrait essayer de prendre cet autre titre et de défendre deux ceintures en même temps, ce qui n’a jamais été fait et qui donnerait un peu de piment en plus à tout ça. »

La quête des sommets jusqu’à la maison

Marquer l’histoire, encore, toujours. Dans un environnement qui aide à grimper les sommets, tourné vers la performance jusqu’à la maison avec son compagnon-coach. « Est-ce que ça aide ? Oui et non, répond ce dernier. Travailler en famille est le travail le plus extraordinaire possible, car on se connaît sur le bout des doigts. Mais c’est aussi conflictuel car on est ensemble tout le temps et forcément ce n’est pas facile tous les jours. Aujourd’hui, on a aussi la chance de travailler avec un coach mental qui s’appelle Serge Adelski qui nous aide à gérer ça aussi et d’un point de vue psychologique pour dépasser les limites, aller cherche un peu plus d’agressivité et plein d’autres choses, ce qui fait qu’on trouve un bon équilibre. Est-ce qu’on a des divergences de vue ? A l’approche des combats, cela peut parfois arriver sur l’intensité de travail. Je veux un peu plus relâcher et elle veut se maintenir dans le rythme. Mais généralement, on est en phase. » 

La championne « valide » l’analyse. Ses adversaires, elles, mordent la poussière. Et les titres se multiplient. Anissa Meksen n’a pas la reconnaissance que celle qui a tous les atours d’une grande devrait obtenir chez elle. Mais prenez le temps de la voir combattre : vous ne l’oublierez plus jamais dans les classements des meilleures sportives françaises.

https://rmcsport.bfmtv.com/boxe/glory-66-anissa-meksen-la-super-championne-francaise-qui-fait-1-000-abdos-par-jour-1717613.html

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