Le 9 février prochain, Mathieu Bastareaud sera bien loin du Stade de France et de France-Italie pour le deuxième match du Tournoi des 6 Nations. Il sera à Las Vegas! Dans la foulée de sa retraite internationale prise à la suite de sa non-sélection pour la Coupe du monde, le centre a fait une pige à Lyon avant de mettre les voiles loin de la France. Cap sur les Etats-Unis, New York et sa franchise de rugby, Rugby United New York (RUNY), pour une aventure de huit mois. Avec sa nouvelle équipe, il sera donc dans la ville des pêchés (« Sin City ») et des casinos au milieu du désert du Nevada ce 9 février pour y affronter les New England Free Jacks, nouvelle venue dans la Major League Rugby, pour une première délocalisation de la saison.

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Du rugby aux Etats-Unis? Eh oui! Depuis 2018, l’ovalie s’est dotée d’une ligue fermée basée sur les principes du soccer et des sports US: deux conférences (Est et Ouest), pas de relégation et des playoffs pour déterminer le champion. Avec à terme un championnat fixé à seize équipes.  Il a démarré à sept représentants en 2018, avant de passer à neuf l’année dernière, puis à douze pour cette nouvelle saison qui se profile. Dallas et Los Angeles l’intégreront en 2021. « On est train de discuter pour avoir les deux dernières franchises », confie Pierre Arnald, ancien directeur du Stade Français, devenu directeur général du club de New York. 

Pro Rugby est mort, vive la Major League Rugby!

Ce dernier a rejoint l’aventure du rugby américain en 2018, quelques mois après son lancement initié par le concours d’un autre Français, Thierry Daupin. Cet ancien joueur de rugby de « bon niveau » en France, et travaillant aux Etats-Unis pour une marque française, a découvert à sa grande surprise un sport pas si méconnu au pays de l’Oncle Sam et pratiqué au collège ou dans les grandes universités comme Stanford ou Yale. Mais pas vraiment structuré. Au fil de ses rencontres et de son insertion dans le milieu du rugby américain, l’idée a germé chez lui de professionnaliser le sport. En 2016, il a arrêté son choix sur Austin pour en faire le premier club professionnel avec l’idée d’être suivi par d’autres entités pour créer un championnat. C’est aussi le moment choisi par un autre homme, Douglas Schoninger, pour lancer sa propre ligue professionnelle, le Pro Rugby, sans autre aide que la sienne. 

« On sentait que ce qu’il était en train de faire n’allait pas marcher parce que ça semblait complètement incohérent, explique Daupin. Il n’avait pas la crédibilité rugbystique aux Etats-Unis. On s’est dit: ‘Soit il réussit et il aura besoin de nous, soit on lance notre propre ligue’. Quand Pro Rugby s’est cassé la figure, on travaillait déjà sur la création d’une ligue. En juillet 2017, on a eu une première réunion avec différents clubs. On était quatre au départ, on a été vite rejoint par d’autres clubs et en 2018, on a lancé la Major League Rugby avec sept clubs. »

Des stars et des Français

Mathieu Bastareaud prendra part à la troisième édition de la MLR, ambitieuse et déjà attractive avec plusieurs joueurs bien connus dans le monde du rugby comme les Anglais Ben Foden (New York), Steffon Armitage (San Diego) ou l’Australien Digby Ioane (Glendale). De nombreux Français ont aussi tenté l’expérience avant « Basta », notamment à Austin où une petite colonie s’y était installée la saison dernière sous la houlette de Thierry Daupin avec Alain Hyardet, entraîneur, et les joueurs Simon Bienvenu, Simon Courcoul, Timothée Guillimin, Soheyl Jaoudat et Mickaël Romera (seul « rescapé » cette saison) pour des résultats décevants (seize défaites en autant de matchs). « Les Américains sont très business, donc c’est une approche start-up, c’est sympa », image Pierre Arnald sur cette conquête ovale. Le niveau, lui, reste incertain et oscille, selon les témoignages, entre le haut et le bas de classement de Fédérale 1 (3e échelon français).

Des salaires encore très bas

Bastareaud, qui est arrivé aux Etats-Unis ce mardi soir, aurait pu rejoindre le Japon et ses salaires élevés qui attirent les stars en fin de carrière. Il a finalement opté pour les Etats-Unis, où il touchera beaucoup moins qu’en Top 14. Le salaire plafond est en effet fixé à 45.000 euros sur huit mois, pour les stars. Ce qui équivaut, en gros, à un mois de salaire pour un très bon joueur du championnat de France. « C’est plus souvent aux alentours de 1000 dollars par mois mais le club prend en charge les logements », situe Daupin. « Il y a aussi un système où tu peux être payé à l’heure et avoir un boulot à côté », précise Soheyl Jaoudat, ancien joueur franco-marocain d’Austin dont le logement et les billets d’avion étaient pris en charge en plus « d’extras assez cools ».

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Au moment de justifier son départ, « Basta » a d’ailleurs uniquement mis en avant le projet humain avec la perspective de vivre à New York et son attractivité. Pas l’aspect financier et peu l’aspect sportif. « Au début, je me suis un peu posé la question, a reconnu Bastareaud, 31 ans, lors de sa dernière conférence de presse avec Lyon en novembre dernier. Un club aux Etats-Unis, est-ce que c’est le bon moment parce que je ne suis pas si vieux que ça? Au final, j’ai plus pensé à l’expérience de vie. Le rugby est passé un peu au second plan. A ce moment-là, dans ma tête, je pensais que j’avais besoin de couper un peu avec la France. Cette proposition est arrivée au bon moment. »

+16% de licenciés en quatre ans

Sa présence servira pourtant les intérêts d’un sport en concurrence avec des monstres nommés NBA (basket-ball), NFL (foot US), NHL (Hockey sur glace) et MLB (base-ball). Difficile d’atteindre un tel degré de visibilité mais la niche existe et ses nouveaux dirigeants s’adaptent, notamment au niveau du calendrier avec une saison qui s’étend de février à juin.

« Chaque sport a sa période et sa fenêtre audiovisuelle pour permettre à tout le monde d’exister, rappelle Jean-Baptiste Gobelet, ancien de Biarritz et premier joueur français à avoir tenté l’aventure américaine. Le rugby est à la fois sur la NBA et la fin de la NFL. C’est un sport de contact collectif qui va plaire au public du foot US, c’est pour cela qu’ils ont pris l’option de le programmer à cette période. »

Les déçus du Foot US constituent d’ailleurs une base de recrutement pour les équipes, autant que l’immigration en provenance de terres de rugby comme les îles pacifiques, mais aussi une culture déjà ancrée avec 120.000 licenciés (+16% en quatre ans). « Beaucoup de joueurs viennent des îles pacifiques, souligne encore Gobelet. Ils ont la culture du rugby. La plupart est partie sur la NFL parce que c’est un sport qui rapporte beaucoup d’argent mais qui est élitiste avec plus de 3000 joueurs pour un turnover des effectifs de 60%. Quand ils arrêtent la NFL à 23 ou 24 ans, ils sont mis directement à la porte, il n’y a pas le chômage. Ces gens-là sont de potentiels joueurs pros de rugby. On a vu des Samoans préférer le rugby à la NFL, qui est assez précaire au début. Le rugby est la bonne porte pour les joueurs NFL. »

Des visas mais pas pour tout le monde 

Les stars étrangères, aussi, sont les bienvenues mais la porte n’est pas grande ouverte pour autant en raison des règles très strictes imposées par Donald Trump au niveau de l’immigration et des critères d’attribution des visas, notamment le « O1 A » destiné aux personnes ayant des « aptitudes extraordinaires » dans le secteur du business, du sport ou des sciences. 

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Souheyl Jaoudat, formé à Clermont, en a profité alors qu’il n’a jamais joué en Top 14. Mais son statut de joueur international marocain de rugby à 7 lui a offert le précieux sésame pour rejoindre Houston et sa délégation française. « Un mec comme Simon Bienvenu a mis quasiment un an pour avoir son visa alors qu’il a fait des matches de Top 14, illustre-t-il. Dans mon club, tous les étrangers n’étaient que des internationaux. Si un très bon joueur de Pro D2 veut venir, ils (les services de l’immigration, ndlr) pourraient être mitigés pour lui accorder un visa même s’il a le niveau. »

Un style plus Super Rugby que Top 14

Une autre raison à cela: les Américains goûtent peu au style rugueux et restrictif du Top 14. Leur regard se porte davantage vers le jeu ouvert du Super Rugby, le championnat des franchises néo-zélandaises, australiennes et sud-africaines (plus une argentine et une japonaise), dont ils s’inspirent. Le système de Ligue fermée sans relégation autorise plus de folie, moins de défense autant que le côté spectaculaire pour attirer le public. « Avec le bonus au bout de quatre essais, on ne cherche pas à jouer en touche et les mêlées sont moins disputées, explique Arnald. C’est du rugby de mouvement. » « Pour ceux qui n’aiment pas trop plaquer, c’est plutôt sympa d’y aller en fin de carrière », sourit Gobelet. 

Les joueurs peuvent donc y trouver leur compte et le public répond présent avec des affluences qui n’ont rien à envier à certains stades de Pro D2. L’ambiance américaine et l’hymne avant chaque match en plus. « On jouait dans un stade de 13.000 places, explique Jaoudat. A chaque essai, il y avait un feu d’artifice. Il y avait une mascotte, des pom pom girls… » « Les Américains sont friands de sport, c’est un événement pour eux, ils viennent en famille manger, regarder du spectacle, abonde Arnald. Il faut de l’animation. Le match en lui-même est moins important que pour un spectateur français. »

Les infrastructures sont encore balbutiantes et les matches se déroulent le plus souvent sur des terrains de soccer, de foot US ou de baseball. Deux franchises seulement possèdent leur propre enceinte: Glendale et Houston. Mais la progression est marquante. « En 2018, la finale s’est jouée devant 1500 ou 2000 personnes, explique Alain Hyardet, ancien entraîneur d’Austin. Cette année, il y a eu 7000 ou 8000 personnes. On a multiplié le nombre de spectateurs. Seattle a tout le temps 4000 personnes au stade. Houston a construit un stade de 4000 places, les choses se structurent. »

Belle audience pour la dernière finale

Une petite ville du Colorado, Glendale, s’est autoproclamé « Rugby Town », la ville du rugby. Une sorte de Toulouse ou Clermont américain, le palmarès en moins puisque Seattle a remporté les deux premières éditions du championnat avec, tradition oblige, bagues de champions à la clé. Pour se développer, la ligue structure ses conditions d’intégration (chaque équipe est propriétaire de la Ligue à parts égales) en misant sur des gros bassins de population pour bénéficier d’un levier de négociations auprès de nouveaux investisseurs et des chaînes de télévision, dont les droits de diffusion sont quasi inexistants actuellement. 

« Si on discute avec ESPN, Fox Sports ou CBS et qu’on leur dit qu’on a des petites villes, ça ne les intéresse pas, explique Daupin, toujours impliqué auprès de la MLR. Si on a Los Angeles, New York, des villes d’importance forte, ça les intéresse. Depuis un an, on a des grosses discussions sur les prochains droits TV parce qu’aujourd’hui, on a une couverture géographique avec des villes de taille importante aux Etats-Unis. »

Déjà une référence dans le rugby à 7

Actuellement, le championnat est diffusé localement par les canaux régionaux de CBS ou d’ESPN en échange d’espaces publicitaires, mais aussi par l’intermédiaire de certains GAFA (dont Facebook). Mais des discussions sont actuellement en cours pour obtenir une vraie indemnité de la part des diffuseurs à partir de 2021. Pour cela, les dirigeants peuvent s’appuyer sur l’audience jugée « excellente » de la dernière finale sur CBS Sport. « 550.000 foyers ont regardé, détaille Thierry Daupin. Ça fait à peu près 1,2 million de téléspectateurs. » 

Dans le pays où le business est roi, la marge de progression est énorme. Les Etats-Unis se donnent les moyens de réussir comme ils l’ont fait en rugby à 7 où la sélection est passée en deux ans de la quatorzième à la première place mondiale du classement World Rugby (actuellement deuxième).

Folau Niua.jpg AFP – Folau Niua, star de l’équipe américaine du rugby à 7

Objectif: coupe du monde 2027

Derrière cette volonté d’expansion se cache aussi l’ambition pour le rugby à XV d’accueillir une Coupe du monde dès 2027, ou en 2031. Cela passera par la progression du vivier américain au contact des stars mondiales comme Mathieu Bastareaud. Pour l’heure, les quotas de joueurs étrangers par équipe sont assez larges (dix par feuille de match avec possibilité d’acheter des places à d’autres équipes). 

« Ils vont se structurer pour que ce championnat puisse bénéficier aux Américains, prédit Hyardet. Aujourd’hui, on a besoin des joueurs étrangers pour amener une plus-value mais le jour où ils vont trouver le bon équilibre, ça deviendra comme l’Angleterre où tu auras doit à deux étrangers. Tous les jours, ils changent les règles pour le besoin de renforcer l’image du rugby. » 

Avec un principe clair: l’équipe nationale devra être compétitive en cas de Mondial sur son sol. A moyen terme, l’ambition pour les Eagles est d’intégrer le top 10 du classement mondial (ils sont actuellement dix-septième). Le chemin est encore long en l’absence de centre de formation. Recruter dans les universités est aussi impossible sous peine, pour les étudiants, de perdre leur bourse en devenant professionnels. Mais le modèle attire quand même. Plusieurs Français seront sur les fields américains en 2020 comme Victor Comptat (Houston), Timothée Guillimin (New England) ou Simon Courcoul (New England). Ce ne sont pas les seuls de l’Hexagone à y trouver un intérêt. 

Le RCT Miami intégré en 2021?

Des discussions ont été entamées avec la LNR pour qu’elle se rapproche du marché américain. Les pays britanniques et l’Irlande, qui dispose d’une importante communauté dans les villes comme New York et Boston, ont déjà placé leurs billes. Des clubs français ont aussi pris le train du rugby américain comme le Racing qui a noué un partenariat avec Austin en 2016 ou le Rugby Club Toulonnais qui, par le biais de son ancien président Mourad Boudjellal, a annoncé son association avec Miami pour intégrer la MLR dans deux ans sous le nom de RCT Miami.

L’arrivée de Bastareaud, au milieu d’autres stars, accélérera certainement l’attrait pour ce rugby outre-Atlantique qui suscite une vraie curiosité. « Tous nos joueurs reçoivent des SMS de partout, d’Angleterre, de Nouvelle-Zélande pour dire que Mathieu est un coéquipier extraordinaire, se réjouit Pierre Arnald. Humainement, c’est une personne vraiment différente. Son style de jeu correspond à ce que les Américains aiment. Il a envie de découvrir, il a tout pour s’adapter à New York et on rêve de le garder le plus longtemps possible. » Son bail ne s’étirera pas au-delà de cette saison. Sous les charmes de New York et Las Vegas, l’aventure promet d’être belle. Epique, surprenante et belle. 

https://rmcsport.bfmtv.com/rugby/les-etats-unis-a-la-conquete-du-rugby-comme-une-percussion-de-bastareaud-1844101.html

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