Chaque année depuis 1948, la FWA, la Football Writers Association (l’Association des ‘Écrivains de Football’ – pas ‘journalistes’, notez-le) choisit son Footballer of the Year. Le premier avait été Stanley Matthews, également premier Ballon d’Or, pas par hasard. Celui de cette année, au terme de l’un des scrutins les plus serrés de l’histoire du trophée, fut Mohammed Salah, qui coiffa Kevin de Bruyne de quelque voix seulement.

Mo Salah tenait tant à être présent qu’il affrêta un avion privé pour être présent à la soirée de gala, bien que, comme vous le verrez, il avait une excellente excuse pour se contenter d’envoyer un message pré-enregistré. Son entraîneur Jürgen Klopp ne pouvait se libérer et choisit d’écrire un long discours qui fut lu en son absence par le président de la FWA Patrick Barclay.

Un discours qui en disait long sur le lien qui l’unit au footballeur égyptien, mais aussi sur ce que c’est que Liverpool, sa dimension humaine, et sur Klopp lui-même. Une ‘causerie de coach’ tour à tour émue, passionnée et drôle, adressée à des journalistes, pardon, ‘écrivains de football’, qui en burent chaque mot, et dont je vous propose aujourd’hui une traduction intégrale, à quelques heures d’un match qui redéfinira peut-être l’image et le statut de son auteur et du joueur qui en fut l’inspiration.

Mesdames et messieurs, bonsoir.

Veuillez tout d’abord accepter mes excuses de ne pouvoir être avec vous ce soir. Le club tient sa propre soirée de remise des trophées à Anfield [ndt: le 10 mai dernier], et je dois donc donner la priorité à ma présence là-bas avec le reste de l’équipe. Puisqu’il s’agit de l’Association des ‘Écrivains’ de Football, j’ai pensé qu’une note écrite – que quelqu’un pourrait lire à haute voix ce soir – aurait davantage de sens qu’un message enregistré.

En ce qui concerne la présence de Liverpool FC à votre soirée, j’espère que nous avons pu montrer le respect qu’elle mérite – malgré le fait que notre soirée annuelle coincide [avec la vôtre]

Votre lauréat – M. Salah est soit en route, soit déjà avec vous – selon l’heure à laquelle ce message est lu. Il est typique de la personnalité de Mo qu’il aie tant tenu à être présent. Et je ne veux pas dire par là qu’il soit obsédé par les distinctions personnelles, mais parce qu’il est courtois, bien élevé et qu’il entendait faire tout son possible pour être [avec vous] en personne et vous remercier de cet honneur.

Il n’y a pas grand-chose que je puisse vous dire sur ce qu’il fait ‘sur la pelouse’ que vous n’aurez déjà vu et sur lequel vous n’aurez déjà écrit vous-mêmes. Le fait que vous ayiez voté pour lui pour élire votre ‘Footballeur de l’année’ montre que vous avez vu par vous-mêmes ses incroyables qualités de footballeur.

Mais ce sont ses qualités comme personne qui ne doivent pas être négligées.

J’ai lu et entendu combien il était un merveilleux modèle pour l’Égypte – l’Afrique du Nord – pour le monde arabe en général et pour les Musulmans. Bien sûr que c’est vrai – mais il est un modèle exemplaire, POINT FINAL. Compte non tenu de sa race, de sa religion, de son pays natal ou de la région du monde dont il est issu. Les seules étiquettes que nous devrions mettre sur Mo, c’est qu’il s’agit de quelqu’un de bien, et d’un footballeur fantastique – au passage: la première étiquette compte davantage dans la vie que la seconde.

Mo est quelqu’un qui montre l’exemple de la bonne façon d’approcher la vie et de traiter les autres. À Melwood, avec ses coéquipiers et le staff du club – il est doux et humble – même s’il est aujourd’hui une superstar internationale. L’attention et les louanges ne l’ont pas changé, même pas de 0,01%.

Il est arrivé à Liverpool en homme humble et chaleureux, et c’est le même garçon qui est avec vous ce soir pour accepter votre généreuse distinction. Même s’il sera un peu plus fatigué et moins enclin aux selfies et aux autographes – aussi veuillez garder ceci à l’esprit.

Mo – si tu est dans la pièce en ce moment – nous sommes très fiers de toi, et reconnaissants de ce que tu as fait pour l’équipe et le club – et, bien sûr, nous nous réjouissons à l’idée de passer bien davantage de saisons avec toi avec Liverpool.

En une saison pendant laquelle Manchester City a été exceptionnellement bon – et a joué exceptionnellement bien – un football d’une autre planète – tu as gagné les deux grandes distinctions individuelles, celle de tes camarades professionnels et, aujourd’hui, celle des ‘football writers’.

Tu es de classe mondiale, Mo, vraiment de classe mondiale, et ce qui est encore plus excitant, pour toi, pour Liverpool – et pour le public qui a la chance de te voir jouer – c’est que tu peux devenir encore meilleur et que tu le deviendras.

Félicitations mon ami.

Mo excepté – un autre joueur de mon équipe est avec vous ce soir, et sa présence est, je crois, une preuve de reconnaissance de l’importance de votre profession. L’écriture et le journalisme.

Rhian Brewster n’a que dix-huit ans. Lors des douze derniers mois, Rhian s’est imposé comme l’un des joueurs en devenir les plus prometteurs et les plus excitants du football anglais. Il a grandi et changé de statut à Liverpool. Pour son pays, il a remporté la Coupe du Monde de sa catégorie d’âge – et a fini Soulier d’Or de ce tournoi. Il a rendu fiers sa famille, ses amis, son club et son pays par ce qu’il accompli sur les terrains de football.

Mais c’est hors du terrain – dans les pages d’un journal britannique [ndlr: le Guardian, avec la collaboration du journaliste Danny Taylor] – que Rhian a eu un impact encore plus conséquent sur le sport que nous aimons – et même un impact significatif sur la société.

Alors qu’il n’avait alors que dix-sept ans – et de son propre chef – avec le soutien de sa famille et de ses amis, et l’incroyable staff de l’académie de Liverpool – il a parlé du racisme dans le football moderne avec les même force, autorité et maîtrise qu’il montre quand il joue.

Le journal qui publia l’article fut ensuite soutenu par d’autres journalistes – et d’autres organes de presse – dont beaucoup sont représentés ici ce soir, j’en suis sûr – afin que la voix de Rhian soit entendue haut et clair, quand il explique que le racisme et la discrimination existent toujours et persistent dans notre sport.

Que ce soit à un garçon de 17 ans qu’il revienne de faire cela est frustrant et déprimant, mais aussi motivant, et une source d’inspiration. Que beaucoup d’entre vous dans cette pièce l’aient soutenu pour faire passer son message porte témoignage de la qualité du journalisme dans ce pays.

Il est approprié que soient assis à côté de Rhian, à la table de Liverpool, Troy Townsend et d’autres de ses collègues de Kick It Out [ndt: la principale association de lutte contre le racisme et les discriminations dans le football britannique].

Troy et Kick It Out ont soutenu Rhian, Liverpool et d’autres joueurs pendant les périodes très difficiles qui suivent harcèlement, insultes et agressions à caractère raciste. Ils le font pour les joueurs, leurs staffs et les supporters dans le pays tout entier.

Troy et l’équipe de Kick It Out ont aidé à faire prendre conscience aux joueurs et au staff de Liverpool – qu’il s’agisse de l’équipe première, de l’académie ou des féminines – de l’importance de savoir que nous avions encore des leçons à apprendre dans le football – et la vie – pour assurer que nous soyions inclusifs et pas discriminatoires.

Comme Rhian l’a exprimé avec tant d’éloquence dans son interview, en Angleterre, nous avons de la chance: nous avons fait de gros progrès [dans ce domaine], et notre expérience [du racisme dans les stades] a été en grande partie limitée à des compétitions internationales ou européennes – mais, malheureusement, le racisme et la discrimination ne sont pas l’apanage du football de l’étranger, et Troy et Kick It Out ont toujours un rôle aussi important [pour servir] le football dans ce pays.

J’aimerais conclure avec deux points – et j’espère qu’ils n’auront pas un air de prêchi-prêcha. Si c’est le cas, blâmez la personne qui les lira [ndt: Paddy Barclay, le président de la Football Writers Association], car ce sera évidemment de sa faute.

Le premier est [que je veux] remercier les médias anglais pour la façon dont ils continuent de couvrir le football dans ce pays. Je suis probablement coupable – comme beaucoup de gens qui sont de mon côté de la barrière – de me plaindre de ‘LA PRESSE’ de temps en temps, en mettant tout le monde dans le même sac; mais je sais que le football doit [aussi] sa prééminence et son statut en Angleterre au fait que les médias consacrent tant de temps et d’énergie à le couvrir.

De certaines façons, vous ici dans cette pièce partagez le même cheminement que les joueurs sur lesquels vous écrivez. Vous devez faire preuve de détermination, faire des sacrifices, vous devez constamment réapprendre votre métier et vous adapter aux changements, vous faites des erreurs et en tirez les leçons – vous êtes soumis à une énorme pression pour répondre à l’attente des autres. Et peut-être est-ce par une ironie typiquement britannique qu’en cet âge des réseaux sociaux, vous et votre travail soyiez maintenant surveillés à la loupe et soyiez soumis aux mêmes types de commentaires [que les joueurs].

Et cela m’amène à mon deuxième et dernier point, en une année de Coupe du Monde, quand beaucoup d’entre vous serez sûrement appellés à écrire et à parler des joueurs qui représenteront votre pays.

Évidemment, en tant qu’Allemand, je supporterai mon propre pays, et je ne sais plus combien d’autres pays j’ai dit que je supporterai ‘en second’ en Russie. J’imagine que ça dépend de la nationalité du journaliste qui me pose la question. À ce jour, je crois que j’ai dit “si ce n’est pas l’Allemagne, alors…” et me suis déclaré en faveur de l’Égypte, du S’enégal, de la Croatie, de la Serbie, du Brésil et même de l’Islande.

Si Mo Salah est dans la pièce, alors, Mo, d’évidence, si ce n’est pas l’Allemagne, ce doit être l’Égypte.

Mais l’Angleterre est une équipe à laquelle je porte un grand intérêt, et je souhaite vraiment bonne chance à Gareth, son staff et son équipe.

Gareth est encore un manager relativement jeune – et pour lui, en qualité de manager, et beaucoup de ses joueurs, je crois que ce sera leur première Coupe du Monde avec les seniors.

Je crois que vous pouvez les aider en tant que médias anglais – si telle est votre intention. Et cela ne signifie pas jouer les chefs de claque ou de passer sous silence les échecs et les erreurs.

Cela signifie seulement se souvenir de ce qu’il s’agit d’un groupe de gens relativement jeunes qui feront de leur mieux et donneront le meilleur d’eux-mêmes pour que leur nation soit fière et heureuse.

Vous avez beaucoup de chance dans ce pays d’avoir des joueurs merveilleusement doués, habiles, honnêtes, impliqués et tactiquement intelligents. Vous avez beaucoup de chance d’avoir un sélectionneur qui est courageux et innovateur.

L’Angleterre a les outils – parce que son manager et ses joueurs ont la mentalité, l’attitude et la personnalité [requises]…Tout est là pour vous.

Réduisez peut-être la pression d’un cran ou deux – c’est là que vous pouvez l’aider, je crois. Effacez les chiffres 1-9-6-6 de vos claviers d’ordinateur pendant l’été et laissez cette équipe écrire sa propre histoire et ses propres souvenirs.

Quoi qu’il en soit, j’espère que ceux d’entre vous qui irez en Russie auront un tournoi qui leur donnera de la joie et dont ils se souviendront pour les bonnes raisons.

Passez une bonne soirée, et merci d’avoir pris la bonne décision en votant et pour une fois…je ne veux pas parler du Brexit.

Bonne soirée et bravo, Mo!

https://rmcsport.bfmtv.com/football/philippe-auclair-l-hommage-de-klopp-a-salah-et-a-l-angleterre-1456097.html

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