Putain, trente ans… Il y a trente ans jour pour jour, le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’effondrait et lançait la réunification de l’Allemagne après plus de quarante ans de Guerre Froide entre le bloc de l’URSS et l’Ouest. Erigé en août 1961 au cœur de la capitale allemande, le Mur de Berlin a symbolisé pendant près de trois décennies la rupture entre les deux Allemagne, la RFA et la RDA. Avec la chute de ce mur de pierres sous le poids d’une foule immense, une page de l’Histoire s’est tournée.

Entre l’euphorie des uns, l’envie d’une réunification rapide ou encore l’appréhension des autres, le monde contemporain a définitivement changé après l’effondrement du Mur entre Berlin-Ouest et Berlin-Est. Beaucoup de personnes ont en revanche oublié un certain nombre de conséquences directes ou indirectes liées ce bouleversement historique et en particulier pour le football est-allemand et pour l’équipe nationale de RDA.

Et pourtant, la disparition de la sélection est-allemande se veut hautement significative quand on sait l’importance du sport pour le régime communiste autoritaire qui a régné pendant près de cinquante ans sur l’Est de l’Allemagne. « La RDA est un pays qui a existé par le sport, c’est certain. Pendant longtemps, la RDA est resté le petit frère voire le rejeton de l’Allemagne de l’Ouest et en même temps le rejeton de l’URSS, analyse Yvan Gastaut, historien du sport à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, pour RMC Sport. Le sport a permis d’organiser une sorte de mise en scène de la puissance est-allemande. Le football en particulier, mais pas que, car il y a eu beaucoup d’éléments aussi dans l’athlétisme. »

Et du côté des plus fidèles supporters de la sélection de RDA, on garde encore intact le souvenir de la seule confrontation face à la RFA, lors du premier tour de la Coupe du monde 1974. « Cela avait été une rencontre marquante car la République démocratique l’avait emporté un à zéro avant de voir finalement la RFA gagner la Coupe du monde, lance encore l’historien. Lors du seul match entre frères ennemis, il y avait eu une victoire pour la RDA. »

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Certes, lors de la chute du Mur de Berlin, l’équipe est-allemande n’est pas une grande nation de la planète foot, mais on ne s’imagine pourtant pas que le pays et la sélection vont disparaître en un éclair, même pas un an. Surtout que la RDA reste alors une puissance sportive avec une belle deuxième place au classement des médailles lors des Jeux Olympiques de Séoul en 1988. Et pourtant, le 12 septembre 1990 sonne le glas d’une équipe créée en 1949 lors de la partition de l’Allemagne.

Belgique-RDA, la der des ders devient un « Instant Classic »

Après la chute du Mur de Berlin, la réunification des deux Allemagne est lancée. Il en va alors de même pour les deux sélections rivales. Eliminée de la course au Mondial 1990 après une défaite contre l’Autriche (3-0), six jours après l’effondrement du Mur, l’équipe de RDA verra la RFA s’imposer lors de la Coupe du monde en Italie et décrocher sa troisième étoile. Quelques mois plus tard, à la fin de l’été 1990 et alors que les frères ennemis sont supposés s’affronter lors des éliminatoires de l’Euro 1992, la disparition de la RDA bouleverse le calendrier sportif.

Le Luxembourg prend la place des Bleus et Blancs pendant les qualifications et une Mannschaft réunifiée sera alignée sous l’égide de l’UEFA. Avant d’être supprimée, la sélection est-allemande dispute encore quelques matchs amicaux. Une forme d’ultime baroud d’honneur pour une sélection désormais plus morte que vivante. 

Matthias Sammer dernier capitaine de la sélection est-allemande en 1990 Icon Sport – Matthias Sammer dernier capitaine de la sélection est-allemande en 1990

Le 12 septembre 1990, la RDA affronte ainsi la Belgique à Bruxelles pour ce qui constituera son ultime match, le jour même où le traité de Moscou est signé et rend sa souveraineté à l’Allemagne en organisant le départ le départ des Alliés et l’URSS de son territoire. Au lieu d’une belle fête, cette rencontre a entraîné quelques déboires et s’est révélé compliquée à gérer pour le sélectionneur de l’époque, Eduard Geyer.

Après l’ouverture de la zone-Est, le technicien a peiné pour constituer son groupe face aux Diables Rouges en raison de l’exode massif de nombreux joueurs de sa sélection vers l’Ouest. « On sait que le football est-allemand a souffert. Il était d’une grande qualité, aussi bien pour l’équipe nationale que pour les clubs avec Iéna, Dresde ou Leipzig, poursuit Yvan Gastaut. Il y avait une espèce d’ambiance de fin de cycle un peu ambiguë pour les joueurs. […] Il y a eu l’appât du professionnalisme qui pouvait les aider. Pour certains, cette fin de la RDA était une sorte de chance au niveau financier et en terme de notoriété. Mais il y avait peut-être aussi une sorte d’attachement national. C’est difficile de mesurer cet attachement à la sélection en RDA. »

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Et visiblement les internationaux est-allemands ne se sont pas bousculés pour disputer ce dernier match avec leur équipe nationale. Vingt-deux joueurs refusent de répondre à l’appel de leur sélectionneur pour cette rencontre dont les cadres comme Ulf Kirsten, Andreas Thom ou Thomas Doll. Le jeune mais prometteur Matthias Sammer (23 ans) est alors l’une des rares stars de l’équipe malgré son récent transfert vers Stuttgart et le groupe atteint péniblement les quatorze joueurs au lieu des dix-huit habituels.

Et pour cette ultime rencontre sous le maillot est-allemand, le futur Ballon d’Or 1996 y est allé de son petit doublé (73e et 90e) afin d’offrir un peu de bonheur aux supporters de la RDA.  Un moyen aussi de tirer sa révérence avant de porter la tunique de la National Mannschaft. « Il y a eu une prise de conscience que c’était le dernier match et qu’il fallait en quelque sorte solder tous les comptes, détaille Yvan Gastaut pour souligner l’importance du moment. C’est intéressant de voir comment ce genre de situation peut motiver ou au contraire démotiver les joueurs. On peut penser qu’il y avait une forme de tristesse, d’amertume ou a minima une ambiance extrêmement particulière. Les joueurs savaient que leur pays disparaissait mais pas leur carrière. »

Uwe Rosler lors du dernier match de la RDA contre la Belgique Icon Sport – Uwe Rosler lors du dernier match de la RDA contre la Belgique

Malgré un groupe constitué difficilement, la RDA a fait honneur à son histoire lors de cette rencontre et ce match devient immédiatement un moment d’histoire, sans forcément le savoir. Jens Adler, le troisième gardien de la sélection, demande à rentrer à la fin du match afin d’enregistrer sa première et unique cape avec la RDA. Il sera ensuite le seul joueur de ce dernier groupe à ne jamais évoluer en Bundesliga. « Il y avait peut-être déjà un sentiment de nostalgie avant même le phénomène d’Ostalgie qui est apparu ces dernières années, estime encore Yvan Gastaut. Sur le moment même, c’est déjà un match un peu vintage. Cela rend compte d’une fin de cycle, et il y a forcément un peu de nostalgie et de tendresse qui permet d’oublier un peu les difficultés du régime. […] Il y a peut-être aussi pour certains l’idée de vivre l’Histoire lors d’un match exceptionnel et un peu unique. »

RFA-RDA, un duel symbolique mais impossible à organiser

Et pourtant, cette ultime sortie face à la Belgique aurait dû être suivie d’un autre duel, le 21 novembre, face à la RFA. Plus tôt ans dans l’année, les deux fédérations ont évoqué l’organisation d’une nouvelle confrontation entre les deux frères ennemis, seize ans après leur seul et unique affrontement. Pour des questions de sécurités, ce match amical entre la RFA et la RDA n’a pas lieu. Des deux bords, on craint des débordements et des violences entre supporters et notamment du côté est-allemand. « Ce match était programmé pour agir comme une sorte de symbole comme de nombreuses rencontres amicales instaurées pour acter des changements politiques ou diplomatiques, relate encore l’historien du sport enseignant à Nice. Ce duel prévu entre la RFA et la RDA, c’était une sorte de réconciliation par le football. » 

Après l’engouement suscité en premier lieu par un tel match, les autorités ont finalement préféré ne pas prendre le moindre risque. « Selon moi, la principale raison de cette annulation, c’est la peur de débordements car il y a quand même eu des lendemains difficiles après la chute du Mur et dans les semaines de réunifications, poursuit Yvan Gastaut. On a voulu organiser le match mais en y réfléchissant un peu, on a dû se dire que cela allait être un symbole raté. »

Heiko Scholz contre la Belgique en septembre 1990 Icon Sport – Heiko Scholz contre la Belgique en septembre 1990

La peur d’une grosse défaite de la RDA face aux champions du monde a peut-être aussi joué dans la balance et dans la décision d’annuler ce match entre les deux voisins. Une humiliation de la sélection est-allemande aurait pu conduire à rouvrir les plaies que Lothar de Maizière (dernier président du Conseil des ministres de RDA) et Helmut Kohl (chancelier de la RFA) s’évertuaient alors à panser. Et inversement, une victoire surprise de Matthias Sammer et son équipe aurait pu raviver la douleur de la future disparation de la RDA.

« C’est possible que cela ait joué. Cela me fait un peu penser au match France-Algérie lors d’un match amical en 2001 (interrompu à la 76e minute après l’envahissement du terrain lorsque les Bleus menaient 4-1, ndlr). L’équipe de France était tellement forte que cela a un peu tourné au vinaigre, développe encore Yvan Gastaut avant de nuancer un peu son propos. Peut-être que cela a joué mais je n’en suis pas sûr, il ne faut pas sur-interpréter les choses aujourd’hui. […] Le profit politique d’une telle rencontre aurait été mitigé… à moins de faire un match nul, un match arrangé. On aurait aussi pu demander aux joueurs de faire une parodie de match, une rencontre de gala sans enjeu. Mais on aurait sûrement senti les enjeux monter derrière et c’est pour cela que les organisateurs ont fait machine arrière. »

Sammer le contre-exemple d’une difficile intégration

Et faute de voir la RFA et la RDA s’affronter une dernière fois sur le terrain de football, la sélection est-allemande disparaît à la fin de l’année 1990 alors que les deux Allemagne célèbrent leur réunification. Commence alors la difficile intégration des anciens du Bloc soviétique.  Et cela n’a pas été chose aisée pour les anciens partenaires de Matthias Sammer. Si le milieu est rapidement amené à jouer avec l’Allemagne dès le 19 décembre 1990, les internationaux de l’ex-RDA peinent à faire leur trou de l’autre côté du Mur. « Il ne faut pas oublier que l’équipe de RFA était alors excellente et ne laissait que peu de place à l’intégration d’anciens joueurs de la RDA, rappelle même Yvan Gastaut. Il y avait quand même un différentiel sportif lié à la conjecture de cette époque. Le différentiel était en faveur de la RFA même si cela n’a pas empêché Matthias Sammer de devenir une figure de l’équipe. »

A défaut de pouvoir intégrer de nombreux joueurs est-allemands, la Mannschaft a sélectionné uniquement les meilleurs « Ossis ». Mais cela s’est accompagné d’un gros travail pour leur faire intégrer une nouvelle culture footballistique. « Les joueurs est-allemands étaient en retard, termine enfin l’historien. Les méthodes de travail n’étaient pas les mêmes. On avait d’un côté des professionnels dotés d’une certaine notoriété et de l’autre des joueurs qui se trouvaient dans un système sans être des stars. On avait deux mondes, deux footballs, qui avaient sans doute du mal à se rencontrer et c’était difficile de faire une fusion rapide et spontanée. »

Matthias Sammer avec la Mannschaft lors du Mondial 1994 aux USA AFP – Matthias Sammer avec la Mannschaft lors du Mondial 1994 aux USA

Dans la foulée de la disparition d’équipe nationale de RDA, le reste du football est-allemand a décliné. Trente ans après la chute du Mur de Berlin, le grand Dynamo Dresde végète toujours en deuxième division. Seul le club de Leizpig, bien aidé par les investissements de Red Bull, porte haut les couleurs de l’ex-RDA en Bundesliga.

En sélection, rares ont été les joueurs issus de l’ancienne République démocratique et seuls les noms de Matthias Sammer, Michael Ballack et dernièrement Toni Kroos ont été l’exemple d’une réunification allemande réussie. Trente ans après la chute du Mur Berlin, le fossé entre les footballs est-allemand et ouest-allemand n’est pas encore comblé. Malgré les difficultés et les aléas de son histoire récente, l’Allemagne est quand même parvenue à remporter la Coupe du monde 2014. Une prouesse quand on sait ce qui a précédé la construction de cette Mannschaft au début des années 90, un véritable tournant de l’Histoire allemande.

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