18 avril 1990. En ce mercredi soir printanier à Lisbonne, l’OM s’en va défier 120.000 personnes entassées dans le stade de la Luz, l’antre du Benfica, pour tenter d’écrire la plus belle page de son histoire européenne et de se qualifier pour la finale de la Coupe des clubs champions, ancêtre de la Ligue des champions. Deux semaines plus tôt, au Vélodrome, les hommes de Gérard Gili, emmenés par un magnifique Enzo Francescoli, avaient survolé la demi-finale aller devant leur public. Sauf que, par manque de réalisme, les Olympiens n’avaient réussi à l’emporter que 2-1. De quoi, déjà, nourrir quelques regrets.

Au retour, au Portugal, la physionomie est assez différente. Pris par l’enjeu, ou trop concentré sur la conservation de son maigre avantage, l’OM bafouille son football, joue bas, et parfois avec le feu. Pourtant, il ne craque pas. Jusqu’à la 83e minute… Alors que le money-time se profile, Benfica obtient un corner. Valdo, le futur Parisien, s’en charge et trouve au premier poteau le Suédois Magnusson qui dévie de la tête. Au duel avec Eric Di Meco, l’Angolais Vata surgit sur la ligne des six mètres et propulse le ballon aux fond des filets marseillais.

Il n’a rien oublié

Mais alors que le stade de la Luz explose, le portier de l’OM Jean Castaneda court en direction de l’arbitre, ballon en main. A la télévision, le premier ralenti tombe, puis le deuxième: Vata n’a pas marqué de la tête mais bien du bras droit. Trop tard, l’homme au sifflet a accordé le but, 1-0 pour Benfica. Quatre ans après la « main de Dieu », l’OM se fait sortir par la « main du Diable ».

Trois décennies se sont écoulées depuis les événements de Lisbonne, et RMC Sport s’est rendu en Belgique pour rencontrer l’un des acteurs majeurs de la rencontre: Marcel Van Langenhove, celui qui a justement dirigé cette demie retour. L’ancien officiel a accepté de témoigner pour Erreur, un documentaire sur les plus célèbres erreurs d’arbitrage de l’histoire diffusé ce jeudi soir sur RMC Sport 1 dans Transversales (21h). A 75 ans, l’homme n’a rien oublié. Et il a des choses à dire…

Benfica-OM, le 18 avril 1990 AFP – Benfica-OM, le 18 avril 1990

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Une pression énorme autour de l’affiche

Evoquer ce Benfica-OM d’avril 1990, c’est déjà évoquer un contexte spécial pour le football français. Pour la première fois depuis 1976, l’ASSE et les poteaux carrés de Glasgow, un club hexagonal a l’occasion d’atteindre une finale de C1. Et pas n’importe lequel: Marseille, le plus médiatique. En face, c’est le club numéro 1 au Portugal, finaliste de la compétition pas plus tard qu’en 1988. C’est dire la pression autour de l’affiche.

« C’est un match retour de la grande coupe d’Europe, la Champions League actuelle, se souvient Van Langenhove. Cette rencontre est importante pour tout le monde, pour l’équipe de Benfica, pour l’équipe de l’OM, et même pour nous (les arbitres, ndlr). On a quelque chose à montrer aux gens et naturellement, ça joue. C’est un stress normal. Si vous n’avez pas de stress, ce n’est pas bon… » Mais l’arbitre central, qui a déjà une solide expérience, ne se sent pas plus tendu que ça. « Lors du match aller, qu’il avait remporté 2-1, l’OM avait eu les occasions pour mettre quatre ou cinq goals (buts), et j’aurais eu la paix au match retour, sourit-il. Mais là, avec 1-0, Benfica avait assez pour passer. Mais je me sentais normal. […] J’étais au top parce que j’avais été désigné pour la Coupe du monde, donc j’étais tranquille dans ma tête. J’y allais, voilà. »

Après avoir brièvement échangé avec ses juges de touche, et simplement dit « bon match » aux deux capitaines, Van Langenhove donne le coup d’envoi d’un match d’abord sans encombre. « C’est très correct, raconte-t-il. Je ne sais pas combien je donne de cartons jaunes, mais pas beaucoup. Un ou deux maximum, je pense. Il n’y avait pas de brutalité dans le match. De l’engagement, mais ce qu’il faut, dans les règles. »

« Et là, il y a quelque chose mais je ne sais pas… »

Et puis vient l’action de la discorde, à moins de dix minutes de la fin. Que l’ex-homme au sifflet est encore capable de décrire avec précision. « Ça se passe sur un coup de pied de coin en faveur de Benfica du côté de Manu Amoros. Je surveille, il y avait un grand qui jouait à Benfica, Magnusson je pense. Mais il y a un attroupement et le ballon vient dans le paquet. Et là, il y a quelque chose mais je ne sais pas, je n’ai rien vu donc je ne peux rien dire. La balle entre dans le goal, est-ce que c’est un own goal (un CSC) ou pas… Boum, elle est dedans. »

La main de Vata Icon – La main de Vata

Le Belge se justifie sans reprendre son souffle: « On réclame une main, mais quand tu ne l’as pas vue, tu ne l’as pas vue, c’est tout… Même les reporters de TF1 Jean-Michel Larqué et Thierry Rolland ont dit en direct: ‘Oh Vata, c’est une catastrophe, un own goal…’ Ils ont dû regarder trois fois une image qui n’était pas claire pour dire que c’était une main. Et encore, est-ce que c’était avec la main, avec l’avant-bras, au-dessus du bras? Encore personne aujourd’hui ne sait le dire. »

Malgré les protestations marseillaises dans les secondes suivant le but de Vata (« Ils doivent chercher le coupable, c’est facile de lever la main »), Van Langenhove assure ne jamais avoir envisagé de revoir sa décision. « A qui tu vas demander? A ton juge de touche? Il ne sait pas non plus. Tu vas dire au hasard qu’il y avait main quand tu ne l’as pas vue? Alors tu es un tricheur, souffle l’intéressé. Si tu reviens sur une décision que tu n’avais pas prise en te faisant influencer, alors là ce n’est pas bon. Il faut être honnête envers soi-même. Tu ne l’as pas vue, tu ne l’as pas vue. »

Une erreur? « Une malchance », martèle l’arbitre

Pour expliquer la validation du but à chaud, l’arbitre rappelle sa position sur la pelouse, et celle des différents acteurs. « C’est triste, c’est désagréable comme tout, et j’aurais préféré que tout soit correct… Mais quand vous voyez les images, vous voyez mon placement, je suis masqué par six joueurs, donc ce n’est pas ma faute, martèle-t-il. […] Je ne sais pas regarder à travers les gens. Ce n’est pas une tricherie, ce n’est même pas une erreur. »

Un terme qui hérisse le poil du septuagénaire. « Ce n’est pas une erreur, c’est une malchance, répète-t-il. Vous vous trompez quand vous avez vu une phase et que vous sifflez autrement, c’est une autre paire de manches. Mais moi je n’ai pas vu, donc je n’ai pas fait de faute. Je le dirai jusqu’à mes derniers jours: je n’ai pas fait de faute. Je n’ai pas fait d’erreur. »

Et Van Langenhove, sans en faire une excuse, de rappeler les moyens techniques différents à l’époque: « Ce qui est passé est passé. C’est terminé, il faut penser au futur. Mais sur ce match, il y avait peut-être dix caméras maximum, alors que maintenant il y en a vingt-cinq. On n’était que trois sur le terrain. Il y avait l’arbitre central, il y avait deux juges de touche, même pas un quatrième homme, et certainement pas le VAR. Donc c’est déjà une grande différence avec l’arbitrage actuel. Mais il fallait quand même essayer de tout voir. »

Marcel Van Langenhove RMC Sport – Marcel Van Langenhove

Menaces de mort à Toulon… et au téléphone

En ce printemps 1990, c’est d’ailleurs bien après la rencontre que l’officiel se rend compte de l’irrégularité du but lisboète. « Après le match, on était en haut à la réception, et on était encore à discuter si c’était une main. C’était encore très confus, se remémore-t-il. Evidemment que tu es déçu en découvrant ça. Tu te dis: ‘Oh merde, j’ai eu de la malchance…’ C’est la vie, c’est comme ça. On ne vient pas sur un terrain de football pour applaudir l’arbitre. Alors quand on a l’occasion de le casser, c’est le moment. »

Pour Marcel Van Langenhove, l’action de la 83e marque le début des problèmes. De la pluie de critiques. « Beaucoup de journalistes m’ont jeté la pierre, ce qui est normal parce que tu es seul, et qu’on ne va jamais attaquer l’équipe. Alors qu’un homme seul, c’est facile, il ne sait pas se défendre. Pourquoi on n’a pas attaqué le voleur du match, le tricheur, Vata? On l’a laissé tranquille, il a la paix lui. Moi, maintenant encore, je pense à ce match-là. Pas tous les jours mais de temps en temps. Enfin, il y a eu le match mais il y a aussi eu l’après-match. Et ça c’était plus grave… »

Pour expliquer cet « après-match » avec un euphémisme, disons que l’arbitre de Benfica-OM n’a pas eu droit à une statue sur le Vieux-Port. « Ç’aurait été mieux que je vois l’action, j’aurais été le ‘King’ à Marseille pour toute ma vie, plaisante-t-il. Au lieu de ça, j’ai reçu des menaces de mort à Toulon, où je suis allé pendant dix ans (arbitrer le Festival international Espoirs, ndlr). » Menaces qui ont aussi traversé la frontière, par téléphone. « C’était du genre: ‘Si je te vois, je te mets une balle’, et tout ça, soupire Van Langenhove. C’est arrivé deux ou trois fois. Mais il faut laisser tomber… Je n’ai jamais dérangé la police. »

Pudique sur cet épisode, le Belge confesse tout de même une certaine douleur. « Le match aller aurait pu se terminer sur un 4-1 et tout était terminé, on ne parlait même pas de Van Langenhove, estime-t-il. Les supporters doivent penser à cela. […] J’ai aussi mes sentiments, ça me blesse, honnêtement. Evidemment que ça me blesse. »

Quand Rocard et Tapie lancent la chasse au corrompu

Menacé en privé, l’ancien officiel a en outre dû affronter des accusations publiques de corruption. Et a vu, dans la foulée du match, le Premier ministre Michel Rocard écrire une lettre ouverte totalement lunaire à Bernard Tapie, président de l’OM. Un courrier taxé de « démagogique » par l’opposition, dans lequel le socialiste s’inquiétait « d’erreurs manifestes d’arbitrage » et regrettait des injustices « aussi impardonnables qu’incompréhensibles ».

« Il m’a écrit personnellement, c’est très bien un Premier ministre qui m’écrit, ironise Van Langenhove. C’est gentil de sa part, mais je n’ai pas répondu. Il a interpellé le gouvernement belge, c’était presque la guerre entre la France et la Belgique… » Pour l’arbitre, la lettre du chef du gouvernement était avant tout un coup politique, et un coup de pouce à un élu du même parti: Bernard Tapie, le président marseillais, que le Belge peine encore à nommer.

Bernard Tapie, en 1990 Icon – Bernard Tapie, en 1990

« J’étais désigné pour la Coupe du monde 1990, mais il y avait une personne qui voulait absolument que je n’y aille pas, un dirigeant de l’OM dont je ne citerai pas le nom, je n’ai pas envie, raconte notre interlocuteur. Il a déposé une plainte contre ma personne, une semaine avant que je parte en Italie. J’ai dû aller en Suisse faire lever le secret bancaire (pour prouver son innocence, ndlr). J’ai dû rester deux jours là-bas pour voir si je n’avais pas un compte ouvert dans une banque suisse… Je vais m’arrêter là parce que ça ne vaut même pas la peine de discuter. J’ai été acquitté par la Fifa et l’UEFA à Berne, ça suffit. »

Ce qui ne l’empêche pas de garder dans un coin de la tête les accusations de Tapie. « On parlait de 40 millions de francs belges à ce moment-là (l’équivalent d’un million d’euros, ndlr), note-t-il. On disait que j’étais acheté pour 40 millions, il parait même qu’il y avait des bordereaux, mais ils étaient faux. Il (Tapie) disait que j’étais acheté, mais par qui? Peut-être par Benfica? J’aurais voulu qu’il m’explique ça, mais il ne l’a jamais fait. »

A chaud, l’inénarrable président olympien avait offert une déclaration mythique aux journalistes, très souvent exhumée – et déformée – après l’affaire VA-OM: « Manager l’environnement d’une coupe d’Europe, je n’avais pas compris. Je vous promets que j’ai compris. Ça ne se reproduira plus jamais. » Sortie que trente ans plus tard, Marcel Van Langenhove se refuse à commenter. « Ça c’est son problème, balaye-t-il. […] Pour moi cette personne n’existe pas, j’ai rien à voir avec cette personne-là. Il m’a trop blessé. »

« Est-ce que je serais prêt à discuter avec Vata? Non. Je n’aime pas les tricheurs. »

S’il semble toujours garder une certaine rancœur à l’égard de Tapie, l’homme au sifflet en veut également à un autre homme: Vata Matanu Garcia, le buteur, « le grand tricheur », pour cette victime collatérale. « J’en veux à Vata, c’est normal, concède-t-il. Je ne vais pas l’applaudir quand je le vois. Ce n’est pas mon ami… »

Sans le dire clairement, le Belge aurait aimé que l’attaquant de Benfica fasse amende honorable après le match, reconnaisse sa duperie et permette à tout le monde de clore le chapitre. Au lieu de cela, l’Angolais a toujours clamé son innocence, entretenant un flou désagréable. « On n’arrête pas de parler de la ‘main du Diable’ mais je n’ai pas marqué avec la main, assurait encore le bourreau de l’OM à RMC Sport en 2010. Sur l’action, je me rappelle de Di Meco à côté de moi. Il me poussait, me tirait le maillot et j’ai marqué de l’épaule. D’ailleurs, tous ceux à qui j’en parle avouent qu’on ne voit pas bien ce qu’il se passe. Alors comment être sûr que je marque de la main? Les gens continuent d’en parler, inventent des histoires. Je respecte l’opinion de chacun mais, vingt après, j’ai la conscience tranquille. »

Van Langenhove n’a en tout cas jamais recroisé le joueur. « A ce qu’il parait, il est en Chine ou je ne sais où (en Australie, ndlr), lance-t-il avec un brin de dédain. Ça ne m’intéresse pas de savoir où il est. Il a encore sa main peut-être? C’est bien. Il ne l’a pas brûlée, bon, voilà. Est-ce que je serais prêt à en discuter avec lui? Non. Je n’aime pas les tricheurs. »

Le stade Marcel Van Langenhove, à Wemmel RMC Sport – Le stade Marcel Van Langenhove, à Wemmel

L’arbitre-épicier a fini bourgmestre

De nouveau remplaçant en finale contre l’AC Milan le 23 mai suivant, Vata n’empêchera cette fois pas Benfica de s’incliner contre Rijkaard et sa bande (1-0). Van Langenhove, lui, arbitrera une saison de plus avant de raccrocher. « Si cette décision a eu des répercussions sur ma carrière? Un peu quand même oui, j’étais en discrédit. Mais je suis quand même allé à la Coupe du monde. […] J’ai encore continué un an après, je voulais prouver que j’étais bien dans ma tête et que j’étais encore un bon arbitre. J’ai d’ailleurs été élu meilleur arbitre de l’année en Belgique pour la huitième fois en 1991. »

Mais la bouée de sauvetage de Marcel Van Langenhove, plus que cette récompense, a été son autre activité: en plus de l’arbitrage, le Belge tenait dans sa petite ville de Wemmel, en périphérie de Bruxelles, une épicerie. « Vivre de l’arbitrage, ce n’était pas possible, rappelle-t-il. C’était une épicerie que mon épouse tenait avec moi. Ça marchait bien, mais on travaillait beaucoup. Je n’avais pas besoin de l’arbitrage pour gagner ma vie, c’était encore un hobby, j’aimais bien ça. »

Un stade à son nom

A son retour de Lisbonne, l’arbitre-épicier a pourtant craint que son affaire ne soit elle aussi impactée par ses mésaventures footballistiques. « Si on dit que tu es malhonnête, que tu as fraudé, les clients peuvent penser: ‘On vient depuis 36 ans chez un voleur’. Mais non, ils ont dit le contraire. RTL avait fait un reportage quand j’étais revenu de Suisse, il y avait plein de monde devant le magasin pour venir m’applaudir, c’était fantastique. Et pour preuve, après je suis devenu maire de ma commune. Donc ça veut dire que je suis bien aimé ici et que les gens ne me prennent ni pour un voleur, ni pour un tricheur, ni pour un corrompu. »

Wemmel et ses 15.000 habitants ont même octroyé à l’officiel le titre de bourgmestre honoraire, et ont nommé le stade de football local en son honneur. Une certaine fierté pour lui, après une existence marquée par un simple fait de jeu. « Je ne suis pas devenu malade mais ça joue dans ta vie, forcément, admet Van Langenhove. C’est une partie qui fait mal. Tu n’as pas vu une action, et en plus on te prend pour un corrompu, c’est désagréable… Mais je suis en phase avec moi-même, je sais que je n’ai rien fait, et que je peux regarder tout le monde droit dans les yeux. J’ai ma fierté. Je ne me cache pas. »

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