Quand l’enfant fait une bêtise, papa le gronde. Vous avez beau avoir passé la trentaine et être l’un des meilleurs toutes catégories confondues dans votre discipline, champion du monde invaincu, la main de fer paternelle de l’enfance peut toujours faire son retour en cas de bêtise. Abdulmanap Nurmagomedov est ce genre de père. Quand son fils Khabib, champion des légers de l’UFC, a sauté au-dessus de la cage pour se jeter les pieds en avant sur Dillon Danis et le clan de Conor McGregor en octobre dernier à Las Vegas à l’issue de sa victoire ultra dominante sur la superstar irlandaise lors de l’événement UFC 229, lançant un début de bagarre générale entre les deux camps, papa Nurmagomedov n’avait pas caché sa colère au micro du site russe ren.tv: « Je vais le punir plus durement que l’UFC. Je l’avais prévenu. Pour moi, la discipline passe avant tout. Vous faites ce que vous voulez dans l’Octogone. Mais à l’extérieur, c’est le monde des civils, où il y a des enfants, des femmes. »

« J’ai suivi le conseil de Poutine »

Heureusement pour « The Eagle », un certain Vladimir Poutine est passé par là. Le président russe, qui avait rencontré le combattant daghestanais et son père après la victoire sur « The Notorious » pour les féliciter, avait tenté de rassurer Khabib sur des images postées par le site du média russe RT: « Je vais demander à ton père de ne pas trop de punir car tu as rempli ta mission principale avec valeur et de façon convaincante ». Et si le fiston doit écouter son père, ce dernier fait de même avec le dirigeant politique. « J’ai suivi son conseil », expliquait-t-il en juin dans une interview vidéo pour Octagon TV Live sur MMA Radar. Il n’en aurait pas eu le temps s’il avait été présent avec son fils à Las Vegas. Mais Abdulmanap n’était pas là. Pas une question d’envie, surtout pas, mais de visa, refusé par les autorités US – comme c’est le cas pour beaucoup de citoyens des républiques du Caucase du nord, Tchétchénie, Daghestan, etc, dont certains combattants de MMA – malgré un passage par l’ambassade américaine en Turquie, à Istanbul, pour plaider sa cause. Tout comme on lui avait refusé en 2017 en amont de l’événement UFC 209, où son fils devait affronter Tony Ferguson pour la ceinture, combat finalement annulé à la suite d’une blessure du Daghestanais.

Khabib Nurmagomedov (à droite) lors de son combat contre Conor McGregor Icon Sport – Khabib Nurmagomedov (à droite) lors de son combat contre Conor McGregor

Dur à vivre pour Khabib, coaché par son père depuis sa plus tendre enfance, et qui a tout tenté pour trouver une solution avant l’UFC 229 et son choc contre McGregor, allant jusqu’à interpeller Dana White sur les réseaux sociaux pour réclamer au patron exécutif de l’organisation US, proche du président américain Donald Trump, de profiter de sa visite à la Maison Blanche en août 2018 pour « lui demander de donner un visa à (s)on père ». Quelques jours plus tard, il continuait de tenter de mettre la pression pour arranger le coup en postant une photo retouchée de Donald Trump accordant le précieux sésame à Abdulmanap. Sans résultat concret. Mais cette fois, la donne a changé. Sa suspension de neuf mois post-bagarre post-Conor terminée depuis début juillet, le détenteur de la ceinture des légers fait son retour dans l’Octogone ce samedi soir, onze mois après avoir détruit McGregor, à l’occasion de l’événement UFC 242 et d’un combat d’unification des titres contre l’Américain Dustin Poirier, devenu champion intérimaire en son absence. Et la chose se fait sur Yas Island, à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis. Où voyager ne pose aucun problème lorsque l’on vient du Daghestan.

Abdulmanap va donc enfin pouvoir être aux côtés de Khabib lorsqu’il va combattre, pour le plus grand bonheur du fiston. « Mon père va être dans mon coin pour la première fois à l’UFC et je suis très excité par ça, j’ai hâte », s’enthousiasmait-il ces derniers jours en conférence de presse. Avec presque cette petite boule au ventre du gamin musicien rendu nerveux par le fait de voir son père se glisser dans la salle à l’heure de sa première représentation publique et de se dire qu’il n’a pas le droit à l’erreur. « Je sens de la bonne énergie mais aussi un peu de pression, a-t-il reconnu au micro de MMA Weekly. Ce n’est pas seulement mon coach mais mon père. Si je dis que je ne ressens pas la pression, c’est faux. Je ne veux pas énerver mon père pour la première fois où il peut être dans mon coin à l’UFC. L’avoir à mes côtés est très excitant et très important pour moi. » Et le paternel d’expliquer sur MMA Radar: « Quand je suis là, Khabib est différent. Ma présence a de l’impact. »

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Il faut dire que papa Nurmagomedov n’est pas un père comme les autres. Ancien athlète de très bon niveau et vétéran de l’armée, mis à la lutte dès son enfance avant d’apprendre le judo et le sambo dans les rangs militaires, Abdulmanap coachait une douzaine de lutteurs dans la salle installée à l’étage du bas de sa résidence quand son fils est né, en septembre 1988. Des jeunes de villages locaux qu’il voulait sortir d’un quotidien difficile au Daghestan et des conflits et à qui il souhaitait apporter confiance et discipline, sans oublier de les préparer, au cas où, pour les drames qui ont trop souvent touché la région de celui qui a bien connu la montée du fondamentalisme radical et les guerres séparatistes dans le Caucase du nord. « Chaque homme doit être prêt pour la guerre, même en temps de paix. C’est toujours un sujet de discussion ici », confiait-il au site BloodyElbow en 2015. 

« Le combat contre l’ourson? Plus qu’un exercice, c’était un test de caractère »

La légende veut que le jeune Khabib ait traîné avant même de pouvoir se dresser sur ses jambes sur les tapis de la salle, « où il a appris à marcher » dixit son père. Très vite, à huit ans selon de nombreuses sources, Nurmagomedov senior met le deuxième de ses trois enfants à la lutte. Et peu après ses neuf ans, il le place face à un… ourson certes attaché à une chaîne mais pas muselé pour une vidéo qui continue encore aujourd’hui de faire la légende de « The Eagle ». Vous avez dit père indigne? On répond culture différente. « Un enfant veut toujours montrer à son père ce dont il est capable, avait expliqué le coach/père au site ToFight.ru. Plus qu’un exercice, c’était un test de caractère. » La création de la machine à martyriser les adversaires au sol est lancée. Judo, sambo, Abdulmanap va traîner Khabib de discipline en discipline à l’adolescence pour poursuivre sa formation. Avant de devenir son coach dès l’entame de sa carrière et de prendre en main la destinée de plusieurs combattants de MMA qui finiront à l’UFC et/ou dans d’autres grandes organisations, à l’image de Zubaira Tukhugov, Islam Makhachev ou Abubakar Nurmagomedov (liste non exhaustive).

Plus qu’un père, donc, mais aussi plus qu’un coach. Avec toujours cette flamme du combattant en lui. A 56 ans, comment se passent les séances de sparring avec Khabib? « Je ne dirais pas que je suis plus faible que lui », répond-il à MMA Radar. Il ne faut pas trop le chercher, Abdulmanap. Une rumeur qui a tourné ces derniers mois disait que Tony McGregor, père de Conor, qui avait failli disputer un combat de boxe de charité fin 2018, souhaitait l’affronter. La réponse ne laisse aucune place au doute sur comment papa Nurmagomedov imagine la chose. « Même si on m’attachait au sol, j’arriverais à me lever et à l’étrangler, annonce-t-il à MMA Radar. Laissez-le m’affronter et je peux l’étrangler avec les mains attachées devant moi, c’est aussi simple que ça. Lors du dernier entraînement ouvert au public pour Islam Makhachev, il m’a même dit d’y aller moins fort avec lui. Je ne dis pas ça pour flamber mais je le dis. Je suis à un autre niveau que lui. Le fait qu’il veuille m’affronter n’est pas réaliste. Je suis un entraîneur professionnel, je me suis amélioré toute ma vie. Je passe beaucoup de temps à la salle et je travaille avec certains des meilleurs combattants au monde pour des rounds de trois ou cinq minutes. »

« N’importe qui ayant investigué cette partie du Caucase sait comment ils réagissent aux insultes envers la famille… »

McGregor, un nom qui a permis de mieux comprendre la force de la relation Khabib-Abdulmanap. Car le père du champion des légers avait été utilisé par l’Irlandais pour tenter de déstabiliser son rival sur les réseaux sociaux comme en conférence de presse avant le combat, évoquant une photo de lui avec Ramzan Kadyrov, autoritaire et despotique (et c’est un euphémisme) président de la République de Tchétchénie avec qui Khabib entretient une relation qui peut faire tiquer même s’il s’en a clairement pris ses distances depuis quelques temps. « Ton père est un lâche car il a posté une photo de lui dans sa mosquée », avait lancé Conor entre autres accusations. Ce qui avait beaucoup joué dans le choix de Khabib de s’attaquer au clan du « Notorious » après sa victoire. « Les gens me critiquent pour avoir sauté en dehors de la cage. Mais il a parlé de ma religion, de mon pays, de mon père… C’est quoi cette merde? C’est de cela que vous devriez vous soucier », avait alors pointé le combattant daghestanais en conférence de presse.

Khabib Nurmagomedov AFP – Khabib Nurmagomedov

« J’ai trouvé injuste que Conor traite le père de Khabib de lâche, nous expliquait alors Karim Zidan, journaliste auteur de nombreux articles passionnants sur Nurmagomedov et les combattants du Caucase du nord. Khabib a toute sa famille dans la région, dont certains s’entraînent dans le club de combat de Kadyrov. Que peut-il faire? Kadyrov peut mettre la pression sur Khabib et sa famille et leur rendre la vie difficile. Le Daghestan et la Tchétchénie sont très proches et si les gens pensent que le père de Khabib a le choix, ils ne connaissent pas le sujet. » Et le même Karim Zidan de pousser l’analyse sur Twitter après le combat: « Cela devait se terminer comme ça. N’importe qui ayant étudié ou investigué cette partie du Caucase sait comment ils réagissent aux insultes envers la famille, spécialement les anciens, et aux attaques sur la religion… » Un côté « nous contre le monde » qui avait explosé en pleine lumière.

« J’ai dit à Herb Dean qu’il devrait être plus objectif »

Onze mois plus tard, papa Nurmagomedov va la retrouver mais cette fois dans le coin de son fils à Abu Dhabi. Un événement souligné par l’UFC, qui a mis la chose en avant dans ses vidéos « inside » Embedded diffusées avant les grands combats même si Abdulmanap n’a jamais épargné l’organisation US, accusé par exemple (à raison) de trop mettre de moyens marketing autour de McGregor par rapport à Khabib avant leur affrontement. En 2016, il avait également expliqué à un média russe, Match TV, comment l’UFC avait utilisé son fils et la possibilité de lui donner un combat pour le titre des légers pour réduire de moitié les bourses garanties de Conor McGregor et Eddie Alvarez avant leur combat pour la ceinture de cette catégorie à l’événement UFC 205, le premier de l’histoire de l’organisation dans le mythique Madison Square Garden de New York.

Mais les dirigeants de l’UFC ne sont pas les seuls dans le viseur de celui qui se battra » encore, et jusqu’au bout » pour obtenir un visa pour accompagner Khabib lorsqu’il combat aux Etats-Unis. Il faut l’écouter parler à MMA Radar de sa discussion avec Herb Dean, ancien combattant devenu un célèbre arbitre qui a officié pour le combat contre McGregor, pour mieux comprendre: « Je lui ai dit qu’il devrait être plus objectif. Qu’il était l’un des meilleurs mais que j’avais des doutes là-dessus désormais car il avait fait trop d’erreurs dans ce combat. Je lui ai proposé de revoir ensemble ses erreurs car un arbitre de ce calibre ne devrait pas en faire autant. Et je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il fasse d’erreurs quand il arbitre des combattants russes. » On trouvera toujours Abdulmanap pour défendre Khabib, dont « les meilleurs experts mondiaux n’étudieraient pas les combats s’il était ennuyeux » (certains l’accusent de cela en raison de sa propension à multiplier les takedowns pour travailler au sol) et qu’il voit monter dans l’Octogone « encore trois fois pour arriver à trente victoires, ou quatre si Georges St-Pierre veut combattre ». Et inversement. 

« Je veux entraîner jusqu’à mes 60 ans et après avoir un rôle de conseiller pour les combattants »

Mais pas question de passer outre la hiérarchie patriarcale. La rumeur qui affirme que Khabib va devenir conseiller du président du Daghestan? « Pour l’instant, c’est moi qui occupe la position, tranche papa Nurmagomedov. Je pense que Khabib doit pour l’instant se concentrer sur le fait de rendre heureux ses fans à travers la planète. Ça doit être son but pour les deux prochaines années. Ensuite, son rôle devrait être de m’aider quelques années à entraîner les meilleurs combattants ici en Russie car si vous ne partagez pas vos connaissances et votre expérience, quel est l’intérêt de tout ça? Les gens qui viseront une ceinture dans la région devraient avoir l’aide de Khabib. De mon côté, je veux entraîner jusqu’à mes 60 ans et après avoir un rôle de conseiller pour les combattants. Je donnerai juste mon opinion et je m’occuperai de ma santé. » Sans hésiter à gronder encore le fiston s’il dépasse ses limites. On ne se refait pas.

https://rmcsport.bfmtv.com/boxe/ufc-242-khabib-va-enfin-pouvoir-combattre-avec-son-pere-a-ses-cotes-et-ca-peut-tout-changer-1762120.html

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